
En 2012, les Suisses votaient pour protéger leurs montagnes d’une urbanisation galopante. Treize ans plus tard, à Verbier, la bétonnisation a bel et bien ralenti. Mais un effet secondaire inattendu s’est produit. Très discret, très puissant. Et personne, à l’époque, ne l’avait vraiment anticipé…
Une station à flanc de loi
Perchée à 1 500 mètres d’altitude, Verbier incarne à elle seule les contradictions suisses face à la pression touristique. Ce hameau alpin du Valais, longtemps symbole de l’expansion immobilière en montagne, est devenu depuis 2013 le terrain d’application le plus visible de la « loi Weber », une législation emblématique votée par le peuple suisse pour endiguer la prolifération des résidences secondaires.
Treize ans après l’initiative populaire du 11 mars 2012, la station présente un visage en apparence apaisé : le rythme des constructions a considérablement ralenti, la densité urbaine semble stabilisée, et les derniers projets autorisés avant l’entrée en vigueur de la loi ont été achevés il y a déjà plusieurs années. Mais sous la surface, un autre phénomène s’est enclenché : la flambée des prix, conséquence directe d’une offre devenue structurellement limitée dans un marché où la demande reste, elle, quasi insatiable.
Le jour où tout a changé
La Lex Weber, entrée en vigueur au 1er janvier 2016, a cristallisé les tensions entre défense de l’environnement alpin et intérêts économiques. Elle interdit la construction de nouvelles résidences secondaires dans toutes les communes suisses où leur part dépasse déjà 20 % du parc immobilier. Dans le cas de Val de Bagnes, la commune mère de Verbier, ce taux est de 55 %, rendant toute nouvelle construction de résidences secondaires impossible, sauf exceptions.
À l’époque, le débat avait divisé la station. « On construisait à tout va, raconte Marcus Bratter, hôtelier et investisseur local. Mes amis dans le bâtiment gagnaient bien leur vie. Dire qu’on était pour la loi, c’était quasiment du sabotage économique. Alors on se taisait. »
Moins de chalets… plus de millionnaires

Depuis l’entrée en vigueur de la loi, la transformation est visible dans les chiffres. Le nombre de permis de construire a chuté de plus de 60 % à Verbier, selon les données de l’Office fédéral du développement territorial (ARE). La saturation foncière, combinée à l’interdiction de construire de nouvelles résidences de villégiature, a mécaniquement renforcé la rareté des biens disponibles à la vente.
Cette rareté a un prix. En 2025, le mètre carré dans un chalet secondaire à Verbier s’échange en moyenne autour de 25 000 francs suisses, soit 26 000 euros, contre 18 000 CHF dix ans plus tôt. Certains biens ultra-premium — vue plein sud, proximité des pistes, matériaux nobles — frôlent désormais les 40 000 CHF/m² (environ 41 500 €).
Un appartement de 100 m² peut ainsi dépasser les 4 millions d’euros.
Une montagne figée… mais élitiste
L’ironie est amère : en voulant préserver le paysage, la loi Weber a figé le marché, rendant les logements existants encore plus désirables, et donc plus chers. Le résultat est un marché immobilier à deux vitesses, entre les quelques logements principaux encore accessibles (souvent anciens, sans cachet, mal placés), et les résidences secondaires devenues objets de spéculation.
La pénurie concerne aussi le logement à l’année : les jeunes familles, les travailleurs saisonniers, et même certains commerçants peinent à se loger localement. « Ce qui manque aujourd’hui, ce ne sont pas les chalets de luxe, mais les 3 pièces modestes pour les gens qui font vivre la station », résume un élu communal.
Le phénomène s’accentue l’hiver : de 3 000 habitants à l’année, Verbier passe à plus de 35 000 personnes en pleine saison, créant une tension extrême sur les infrastructures, mais aussi une forme de ville-fantôme hors période touristique.
La loi Weber : un succès ou un leurre ?
Pour les défenseurs de la Lex Weber, le contrat est rempli : la nature est mieux protégée, la spéculation foncière a été contenue, et le mitage du paysage alpin a été freiné. Le Valais, longtemps en première ligne du bétonnage, a levé le pied. Et Verbier n’a plus vu de grands projets de chalets secondaires depuis près de dix ans.
Mais du point de vue socio-économique, la loi révèle ses effets pervers. L’encadrement rigide des nouvelles constructions a freiné l’investissement locatif, ce qui a indirectement aggravé la pénurie de logements pour les résidents à l’année. Une étude du cabinet Wüest Partner (2023) indique que dans les communes touchées par la loi Weber, la construction de logements locatifs a chuté de 40 % par rapport aux zones non concernées.
Et maintenant ?
Face à ces tensions, une révision de la loi est en débat à Berne. Le Conseil fédéral a proposé d’assouplir certains critères, notamment pour permettre la transformation ou la densification de logements existants, à condition qu’ils restent dans le parc principal.
À Verbier, l’idée d’un urbanisme maîtrisé mais plus souple séduit une partie des acteurs locaux. « On pourrait mieux accompagner les mutations du parc existant, au lieu de tout figer, estime un agent immobilier de la place centrale. Le risque, sinon, c’est d’avoir un village-musée pour riches étrangers, avec un centre vide. »
La montagne n’a sans doute pas encore trouvé son équilibre. Mais ce qui est certain, c’est que la loi Weber a profondément modifié les règles du jeu dans l’immobilier alpin suisse. Reste à savoir si l’on peut encore corriger ses effets sans trahir son esprit.
Le saviez-vous ?
La Lex Weber concerne toutes les communes où les résidences secondaires dépassent 20 % du parc immobilier.
En 2025, cela représente encore plus de 1 000 communes suisses, principalement dans les cantons touristiques comme le Valais, les Grisons et Vaud.
À Verbier, ce taux dépasse les 55 %.
Éléments clés
- Date de l’initiative : votée le 11 mars 2012
- Seuil fixé : 20 % de résidences secondaires par commune
- Entrée en vigueur : 1er janvier 2016
- Verbier aujourd’hui :
- 55 % de résidences secondaires (Val de Bagnes)
- Prix moyen au m² résidence secondaire : ≈ 26 000 €
- Prix ultra-luxe : jusqu’à 41 500 €/m²
- Office fédéral du développement territorial (ARE)
- Wüest Partner (mars 2023) – « Résidences secondaires et marché locatif en montagne »
- Université de Fribourg – Universitas – « Lex Weber : pour le bien des montagnes »
- Journals.openedition.org – « La loi Weber et la géopolitique de l’aménagement suisse »





