
Dans un village du sud de la France, le logement échappe aux catégories habituelles. On n’y est ni locataire, ni propriétaire. Les maisons ne s’achètent pas. Elles ne se louent pas davantage. Elles sont mises à disposition, dans un cadre juridique singulier, hérité d’une histoire locale longue et contrainte. L’habiter y repose sur l’usage, la continuité et l’engagement collectif, bien plus que sur le titre ou la transaction.
Loin d’un modèle théorique ou militant, cette organisation s’est construite par strates successives, au fil des décisions publiques et des ajustements pratiques. Elle interroge, en creux, les évidences contemporaines de l’accès au logement, du rapport au foncier et de la valeur accordée à la propriété.
Un village longtemps suspendu
Pendant plusieurs décennies, ce village est resté presque vide. Dans les années 1960, un projet d’aménagement hydraulique conduit à l’expropriation progressive de ses habitants. Les maisons sont abandonnées. Le bâti se dégrade. Le temps administratif s’installe. Le projet, pourtant, ne verra jamais le jour. Mais le retour des populations ne s’opère pas. Le foncier demeure sous contrôle public. L’habitat reste figé, ni détruit ni réellement réinvesti.
Ce passé explique largement la configuration actuelle. La question de la propriété individuelle ne s’est pas posée dans les termes habituels. Elle a été différée, puis contournée. Non par choix idéologique initial, mais par héritage juridique et foncier. Le village n’a pas inventé un modèle alternatif. Il a composé avec une situation héritée, faite d’expropriations anciennes, de bâtiments vacants et d’un statut incertain.
Ce village s’appelle Celles. Situé dans l’Hérault, il incarne aujourd’hui une forme d’habitat atypique, née moins d’une rupture que d’une continuité contrainte. Celles n’a pas cherché à se distinguer. Elle a simplement dû organiser l’existant, dans un cadre foncier qui ne permettait ni la vente ni la location classique.
Habiter sans posséder
Aujourd’hui, les habitants occupent leur logement par le biais de conventions d’usage, proches du prêt à usage. Il n’existe pas de bail locatif au sens strict. Aucun titre de propriété individuel n’est délivré. Le logement est accordé pour être habité, entretenu et transmis dans un cadre collectif. L’occupation repose sur un engagement réciproque, davantage que sur une relation contractuelle marchande.
Ce cadre modifie en profondeur les usages. Le logement n’est pas conçu comme un actif. Il ne sert ni de garantie, ni de support de valorisation patrimoniale. La question de la plus-value est absente. Le temps long prime. L’habitat est pensé comme un lieu de vie durable, inscrit dans une continuité d’usage, et non comme une étape dans un parcours résidentiel classique.
Comment être sélectionné pour habiter à Celles
- L’accès à un logement ne repose ni sur un dossier financier classique, ni sur un mécanisme de marché. La commune examine les candidatures au regard de critères essentiellement qualitatifs. Il s’agit moins de sélectionner un profil que d’évaluer une capacité à s’inscrire dans la durée.
- Les candidats doivent présenter un projet de vie compatible avec le cadre existant. Résidence principale obligatoire. Volonté d’habiter effectivement le logement. Disponibilité pour participer à l’entretien du bâti et à la vie collective. Acceptation explicite de l’absence de propriété individuelle et de la non-transmissibilité patrimoniale du logement.
- La sélection privilégie la cohérence du projet plutôt que la situation économique. Les ressources financières sont prises en compte à la marge, uniquement pour s’assurer de la capacité à assumer les charges courantes et l’entretien. Elles ne constituent pas un critère discriminant central.
- Le processus s’inscrit dans le temps long. Les logements deviennent disponibles progressivement, au rythme des rénovations et des départs. Les décisions sont prises par la commune, après échanges avec les habitants en place. Ce fonctionnement limite la rotation rapide et favorise des installations durables.
- Ce cadre ne vise pas à attirer, mais à filtrer. Il exclut de fait les usages opportunistes. Il privilégie l’engagement sur la projection. Habiter ici suppose d’accepter un statut atypique, sans promesse de valorisation future, mais avec une stabilité d’usage conditionnée à l’implication.
Une gestion collective du bâti
La commune conserve la maîtrise foncière. Elle encadre les travaux. Elle valide les projets de rénovation. Les moyens sont limités. Les chantiers avancent lentement. Mais la continuité est assurée. Le bâti se réhabilite progressivement, sans rupture brutale ni spéculation latente.
Ce mode de gestion protège le village de dynamiques observées ailleurs : multiplication des résidences secondaires, pression touristique, captation du foncier par l’investissement. À Celles, l’installation repose sur un projet d’habiter.
La sélection s’effectue sur la capacité à s’inscrire dans un cadre collectif, à accepter des règles contraignantes mais stables, bien plus que sur le niveau de ressources financières.
Une population façonnée par l’usage
Les habitants ne forment pas un groupe homogène. On y trouve des actifs, des retraités, des familles. Ce qui les rassemble tient moins à leur profil social qu’à leur rapport au lieu. Accepter de vivre sans propriété individuelle. S’inscrire dans une organisation collective. Composer avec un cadre juridique atypique.
Ce modèle suppose une implication forte. Il ne convient pas à tous. Il requiert du temps, une certaine disponibilité, et une distance assumée vis-à-vis des normes patrimoniales dominantes. Ici, l’habitat n’est pas une marche vers la propriété. Il constitue une finalité en soi.
Un contrepoint aux tensions immobilières
Dans un contexte de fortes tensions sur le logement, l’expérience de Celles attire l’attention. Non parce qu’elle proposerait une solution généralisable, mais parce qu’elle rend visibles d’autres manières d’organiser l’habiter. Hors marché. Hors logique d’accumulation. À petite échelle.
Le village agit comme un point de comparaison. Il révèle, par contraste, le poids des mécanismes habituels d’accès au logement. Sélection par le capital. Transmission patrimoniale. Mobilité contrainte. Ici, l’usage prime sur le titre. Ce n’est pas un modèle. C’est un révélateur.
Un héritage plus qu’une rupture
Celles n’annonce pas la disparition de la propriété privée. Elle rappelle qu’elle n’est pas l’unique manière d’organiser l’habitat. Historiquement, l’usage a souvent précédé le titre. Le village réactive cette logique, sous contrainte administrative et foncière.
Le temps long structure l’ensemble. Le bâti se transmet lentement. Les usages s’ajustent progressivement. L’absence de pression spéculative modifie la relation au lieu. Ce rythme protège autant qu’il limite. Il stabilise sans figer totalement.
Une singularité qui interroge
Celles ne propose pas une alternative universelle. Elle pose une question simple : faut-il nécessairement posséder pour habiter durablement ? Dans ce village, la réponse repose sur une organisation pragmatique, façonnée par l’histoire et les contraintes.
On y habite parce que l’on y vit. Non parce que l’on détient un titre. Cette singularité, discrète et peu médiatisée, rappelle que l’habitat peut encore, dans certains contextes précis, être pensé en dehors des logiques patrimoniales dominantes.
Sources
- Reporterre (9 février 2026) – « Celles, ce village qui renaît sans propriété privée »
https://reporterre.net/Celles-ce-village-qui-renait-sans-propriete-privee - Mairie de Celles – « Les modalités d’installation » (prêt à usage / règles d’occupation)
https://mairie-celles.fr/?LesModalite= - Mairie de Celles – « Un village vivant » (principes : non-spéculation, résidence principale, etc.)
https://mairie-celles.fr/?unVillageVivant= - Géomètre – Le Mag – « Celles, le village qui se réinvente » (repères chronologiques, prêt à usage)
https://www.geometre-lemag.fr/article/376/celles-le-village-qui-se-reinvente





